Disintegration

Le jour de mes 16 ans, j’ai reçu un Walkman. Il était noir, doté d’un égaliseur rudimentaire en façade (les graves, les aigus), et, sur la tranche, les touches en plastique à enfoncer « Play », « Fast Forward » et « Stop » (il n’y avait pas de « Rewind ») étaient laquées d’une couche de chrome. Je possédais deux cents ou trois cents cassettes, mais elles contenaient du code informatique, aucun enregistrement musical. Après y avoir inséré deux piles AA de 1,5 volt, j’ai déposé l’appareil sur la table du salon et suis monté au grenier. J’ai ouvert divers tiroirs, retourné quelques caisses en carton, et je suis éventuellement tombé sur une cassette de couleur blanche, titrée Simon and Garfunkel. Cette cassette appartenait à mon père et, déjà, en 1989, Simon et Garfunkel n’étaient plus très in. Je l’ai laissée là, sachant que j’avais mon propre sillon musical à creuser. Je commençais à comprendre que j’avais surtout mes propres spleens à développer. Parmi mes cadeaux, il y avait quelques billets de cent francs belges, et j’ai dit à ma mère que j’allais les utiliser pour acheter une cassette audio afin « d’essayer le Walkman ». J’ai endossé le chiffon doublé qui me servait de manteau, ai pincé le Walkman à ma ceinture, et suis parti à pied pour le centre de Liège, qui était à vingt minutes de marche. Et je me suis mis en quête de ma première cassette audio.
Depuis un an, dans la chambre de Manu, on écoutait des cassettes enregistrées à la radio, et on trouvait que les cheveux en l’air étaient la moindre des choses pour en capter toutes les fréquences. Il y avait des chansons qui nous faisaient sauter sur place, et puis d’autres qu’on passait en vitesse rapide ; et puis il y avait celles de The Cure.
On ne se sentait pas exactement bien quand on les écoutait ; non, elles nous projetaient dans un état d’esprit que deux jeunes adolescents réservés avaient du mal à soutenir l’un en face de l’autre. Alors, quand les synthétiseurs languissaient, au bout d’un moment on faisait semblant de rire, conscients que ce truc nous aspirait en rythme vers une mélancolie dans laquelle on préférerait sans doute plonger une autre fois, si possible seul. On allait jouer dehors, l’air de rien, et je retrouvais le tempo lent de Last Dance dans la procession de Manu vers le ballon de football.
On ne savait pas vraiment si on voulait basculer, parce que ça semblait définitif, comme la branlette l’avait été quelque temps plus tôt. On écoutait plein de choses (les puristes diraient que non, et ils auraient raison, objectivement), et on aimait plein de choses. Mais rien ne ressemblait autant à une chute péremptoire que la décision de s’adonner à ce groupe-là.
Durant ces vacances chez Manu, nous n’allions pas bien. On jouait à l’ordinateur pour ne pas penser à ce qui se passait dans la tête de nos parents respectifs. Les miens se quittaient, et les siens venaient à peine de le faire. Nous savions que nous vivions les dernières vacances ensemble ; les camps allaient se former — mon père prenant le parti de sa mère — et interrompre une amitié de 16 ans. Nous le savions, et la cassette passait Disintegration, et on était pétrifié. Nous comprenions l’anglais des jeux vidéo, c’est à dire un anglais rudimentaire, mais en plus de comprendre quelques bribes de cette chanson terrifiante, les diverses nappes entrelacées du synthétiseur parlaient pour elles-mêmes. On comprenait que le chanteur pleurait la désintégration de quelque chose d’important, et ça nous suffisait, sans qu’un mot entre Manu et moi soit échangé, pour savoir qu’il fallait arrêter la bande et mettre plutôt la cassette transparente de Milli Vanilli. Et on dansait sur Girl You Know It’s True en espérant que rien ne brillait aux coins de nos yeux.
Je savais donc quelle cassette précisément j’allais me payer, cet après-midi-là, pour « essayer mon nouveau Walkman ». Je savais que le nom de l’album était tiré du nom de cette chanson terrifiante. Disintegration. J’étais en rupture avec ma personnalité d’enfant, j’étais face à un gouffre, et je peinais à trouver les gestes pour m’élancer. Je ne savais pas vers quoi, je savais juste que rester au bord du gouffre n’était pas une option. Il fallait qu’on me frappe au dos, qu’on me pousse, il fallait que je tombe, comme si j’étais la pièce qui tombe.
Comme prévu, je n’avais plus de nouvelles de Manu. Mes parents baisaient les parents d’autres enfants, et j’imagine que les siens faisaient la même chose. Je me demandais si Manu avait écouté Disintegration, en entier, pour bien faire sortir le pus de cette triste période. J’allais à la FNAC comme on va chez le dentiste. J’espérais presque que la cassette ne s’y trouverait pas. Et à la lettre C, elle y était. Elle y était, oui — toute noire, avec ses froufrous éthérés violets et émeraude. Je l’ai empoignée.
Le chemin du retour allait être une procession, comme je l’imaginais, et parfois on est tellement naïf que l’on ignore que ça se passe toujours comme ça. Je suis rentré dans ma bulle quand j’ai appuyé sur « Play » ; le souffle a envahi mes oreilles. Je ne connaissais pas l’organisation des titres, sur la cassette originale, et pour mon plus grand malheur, les premières cloches de Plainsong ont envahi mon espace sonore. Ce que je ne comprenais pas, c’était la fascination que j’éprouvais pour quelque chose qui me rendait très mal à l’aise, la fascination pour quelque chose d’obscène que je me défendais d’embrasser. Ce dont j’avais peur, et que me renvoyaient les premières notes de Plainsong, c’était ma propre image, c’était moi. J’avais ressenti le même malaise autrefois, le sexe à la main, terrifié par sa frénésie soudaine. J’avais peur d’aller toucher là tout au fond, m’écorcher. Je ne comprenais pas comment on pouvait ressentir le besoin absolu de gratter là où il est douloureux d’effleurer. Il fallait que je lâche du lest ; j’avais 16 ans sur la patate, et il fallait que ça coule, il fallait que je larde le sac de nœuds coulants. Je n’ai pas pleuré, quand le chanteur a dit soudain :

Je crois que la nuit est tombée et il semble pleuvoir, as-tu dit.
Et le vent souffle comme si c’était la fin du monde, as-tu dit.
Et il fait si froid, froid comme si tu étais mort, as-tu dit.
Puis tu as souri rien qu’un instant.

Bien entendu, je n’ai pas compris ça. Et puis, il existe le terme anglais cheesy pour définir le sentiment de ridicule qui nous gagne quand on lit les paroles d’une chanson hors contexte, et surtout hors de mon contexte d’adolescent de 16 ans sur le chemin du retour à Liège en 1989. Je n’ai pas compris ça, non ; mais j’ai su qu’elle lui parlait de mort, sur des accords mélancoliques qui finissaient de me faire basculer définitivement vers mon identité finale, là, le long du boulevard de la Sauvenière.
Durant cette première écoute de l’album Disintegration, sur le chemin qui séparait la FNAC de ma chambre, je ne retiens à vrai dire aujourd’hui qu’une longue et lancinante nappe de synthétiseurs, une espèce de bande-son pour un état dans lequel j’avais peur de tomber et qui allait devenir mon chez-moi pour les 25 années suivantes.

Tancredi

La dernière nana qui ait compté pour moi était Québécoise. Son nom me faisait marrer, elle s’appelait Tancredi.
Oui, je sais, c’est le nom de la meuf dans Prison Break, et ce n’est pas un détail anodin dans mon choix de la draguer.
Avant de poursuivre, je veux préciser une chose ; là, tu lis mes textes, et tu t’imagines que je suis un tombeur irrésistible énumérant ses nombreuses conquêtes ; soyons clairs : au bal des crevards, je suis en bout de chaîne. Je suis socialement un parasite et, surtout, je suis sale comme un cul.
Même « Dudule, le roi de la pendule », l’épave qui écume les bars de Liège, a un mouvement de recul quand je lui tends la main ; et pourtant, tu vois bien que Dudule, il faudrait frotter longtemps pour en voir la couleur d’origine.
Non, voilà, je suis un vieux dégueulasse ; je ne crois pas au pouvoir de l’eau, j’ai les dents dans tous les sens, et mes chaussettes s’incrustent autour de mes orteils au bout d’un mois. Je ne fais jamais la vaisselle ; mon appartement est un cloaque confiné qui flaire le foutre, et ma cuisine colle aux cheveux ; mes chiottes sont lardées de diverses couches de merde ton sur ton, et mon matelas au premier étage s’est gorgé de litres de transpiration qui percole du plafond. Je bouffe des plats iglo à moitiés dégelés avec des couverts en plastique que j’ai volés lors de mon dernier séjour en hôpital psychiatrique. Je déchire sans les lire les messages que me glissent sous la porte mes voisins de palier incommodés ; de toute façon, je ne pense pas que la police ait un quelconque moyen de me remettre dans le droit chemin ; ni même l’armée.

J’ai largué Tancredi parce qu’elle était trop propre. Fil dentaire goût fruits de la passion, préparateur de shampoing, shampoing, après-shampoing, stabilisateur de couleur, pré-Rexona, Rexona, après-Rexona, masque aux concombres, masque au jojoba, cire pour épiler les jambes, cire spéciale pour tracer la te, cire pour ses orteils, poires de lavement pour divers orifices, enfin je ne vais pas tout énumérer, mais il lui fallait bien toute la journée pour arriver fraiche comme un embryon dans mes draps moites, poites et couates.
Elle me disait que j’étais un homme vrai, un humain de la terre et de l’argile ; j’étais son homme des cavernes, et j’imagine qu’elle prenait un plaisir répugnant à se voir recouverte par la bête que je suis.
Moi, je dois dire que ça m’emmerdait de touiller dans de l’Oil of Olaz et de lécher du Nivea. Je voulais qu’elle transpire, ne plus me retrouver avec ses rallonges dans le poing quand j’y tirais les cheveux.
Tancredi est rentré au Québec. C’était y a plus de 8 ans. En 2012, j’ai appris, pour son cancer. À ce moment là, elle était déjà à moitié défigurée d’avoir appliqué de la laque pour cheveux trop près de la veilleuse du chauffe-eau au gaz.
Je n’ai pas assisté à son incinération ; j’ai juste ouï dire qu’elle est partie comme une fusée.
Allez, assez de poésie ; ciao Tancredi, je pense à toi à chaque page de publicités entre deux épisodes de Smallville sur Syfy.

Diane

J’ai appelé ma fille « Diane » à cause de cette nana dans Trainspotting ; c’était tout à fait sa mère, si je me souviens bien — du moins c’est ce que je raconte à mes potes pour ne pas avoir l’air d’un con. Entre nous, je crois que la mère de ma fille ressemblait davantage à Spud qu’à Diane, mais encore une fois, ça reste entre vous et moi.
Or donc j’ai baisé Spud au mauvais moment — durant l’une de ses trois mauvaises semaines — et bêtement Diane est arrivée. C’est un peu comme un but que tu te prends dans les prolongations, tu ne sais jamais si tu vas t’en relever complètement.
Donc enfin, le mari de Spud m’apporte Diane un week-end sur deux, et le fera jusqu’aux 18 ans de la chair de ma chair. Disons que vu ma manière de gérer les gonzesses, Diane aura rapidement trouvé un moyen de se débarrasser de moi avant ses 16 ans. Evidemment, sentant le truc venir, je fais tout pour éviter le moindre contact physique — même un hug, c’est négatif, qu’elle se démerde avec sa psy.
Résultat, j’ai une ado colérique qui déambule chez moi 4 jours par mois, et j’attends simplement que ça passe en regardant Syfy. 4 jours par mois sans regarder XXL, y en a qui ne pourraient pas.
Ces 6 derniers mois, Diane a pris l’habitude de faire tomber des tasses, pour m’emmerder. Je crois qu’elle a un tattoo sur une cuisse qu’elle tente désespérément de me mettre sous le nez. Elle a hacké mon compte Forumophilia et elle m’en a fait bannir. Je ne sais pas jusqu’où ça va aller.
Avant-hier, Diane, agissant comme si de rien n’était, débarque dans le salon avec un grand mec. Il me fait de suite penser à Eddie Murphy qui aurait des baskets hautes à 200€. Diane l’embrasse à pleine bouche quand elle pense que je les regarde. Moi, j’attends dimanche soir avec impatience, qu’on vienne la reprendre ; surtout qu’il y a un Jacquie et Michel sur XXL à minuit. Je crois que le grand mec à baskets en a marre à un moment donné, parce qu’il fait basculer Diane de ses genoux et lui dit vaguement à demain. Diane s’allonge dans le canapé, l’air comblé, assez fière, puis elle regarde si j’admire son extase. Je lui dis qu’on mangera des fricadelles, comme hier.
Après la bouffe, je mets Syfy et on regarde Smallville, et je me demande pourquoi je n’ai pas plutôt une fille comme Kristin Kreuk. Non, en fait, pour le bien de mon casier judiciaire, je me félicite de ne pas avoir une fille comme Kristin Kreuk.
Diane, je pense, m’a fixé de manière incrédure à partir du deuxième épisode de la soirée ; enfin, c’est à ce moment que je m’en suis aperçu. Je finis par lui demander ce qui ne va pas, et elle me dit, comme une confession cinglante « Je vais jusqu’au BOUT avec lui » et je demande de qui elle parle, et elle me dit « De Gohbi ! », et je demande qui est Gohbi, et elle rage dans ses mains. Quelle chieuse, c’est l’épisode où Clark et Lana vont dans le passé. « Ça ne t’EMMERDE PAS ? » qu’elle me pleure dans l’oreille, et je dis que si, bien sûr, ça m’emmerde, j’ai raté le gros plan sur Chloe qui fait sa mimique, et elle me précise « Je parle de GOHBI ! », et je lui demande qui est Gobhi en mettant le son de la télé plus fort. Un long cri qui me rappelle sa mère, il ne manquait plus que ça. « Tu ne te rends pas COMPTE de ce que je me suis abaissée à FAIRE avec ce TYPE pour te faire CHIER ! » Diane est hors d’elle, alors j’éteins la télé et je me tourne calmement vers elle. Bienveillant, je lui dis « Non, mais tu peux me raconter, si tu veux », et, je sais pas, j’ai dû dire un truc ou quoi parce que ma tasse Minecraft ($50) a pété contre le mur au-dessus de la télé.

Christine

Je suis au Lou’s Bar avec mon Perfecto trop petit et mes Docs basses sorties du carton. Dans ma tête, je suis indubitablement le quadra à pécho : après tout, je me saoule à la santé de la fin du monde avec sur la gueule un cynisme irrésistible quasi parisien. En réalité, bien évidemment, j’ai surtout la dégaine d’un Coluche bedonnant qui dit kestata chez Minux. Mais, sûr de mon fait, je constate avec un mépris envieux les brebis aux ongles courts et laqués qui pérorent autour de moi en déployant leur mâchoire fraiche. J’essaye d’afficher mon bon profil, celui avec le plus de dents, contortion qui me donne l’air du professionnel qui fixe les chiottes de manière passionnée. Il y a cette belette calibre 22 avec des concerts en caoutchouc plein le poignet qui m’ignore trop ouvertement, et j’évalue déjà le galbe de son cul qui claque sur mes cuisses, mais bordel c’est la quatrième fois qu’on me pousse au dos. Derrière moi, il y a une table de quinquas ; trois vieux mecs avec des grosses montres en métal, qui font boire une fille qui doit avoir trente-cinq ans. C’est son dos qui frappe le mien toutes les dix minutes.
D’accord. Je veux bien être une fois de plus ce grand prince qui sauve la trenta en danger, même si quand-même.
Elle s’appelle Christine, elle travaille en agence, et en est à son troisième burnout, et elle m’explique ça dans mon canapé, et je me demande si je vais baiser ce soir ou non.
Quand enfin on est dans mon pieu, c’est la débandade, et Christine joue un peu avec ma grappe sans espoir. Et puis je me mets à imaginer la nuit qui l’attendait si je n’étais pas intervenu : trois quinquas qui la font tourner telle une ado des banlieues ; et alors je pointe au nord et je me permets de retourner Christine pour la prendre façon pinball.