J-348
27 janvier 2012 | Christophe Géradon
Ma proprio est plus jeune que moi ; tu saisis directement que t’es pas dans son monde quand t’observes pour la première fois une photo de son dos. Il est parcouru d’un réseau de veines d’encre qui, du cou au cul, forme un long tatouage chamarré. Et puis sur le devant, c’est pareil — là où moi j’étends ma solution Vicks, Macha arbore une espèce de varice artistique, un test de Rorschach ukrainien.
Aujourd’hui ma proprio m’apporte une truelle, parce que je dois mettre du plâtre au niveau de la buse du chauffage. Je prépare du thé, dans la rue une voiture klaxonne, Macha fixe le fond d’écran de mon ordinateur.
— C’est Aspen, je lui dis.
— C’est Sankt, elle me fait et faisant zigzaguer son doigt autour du modèle. J’y suis allée en mai. Cette photo a été prise sur le Nevski Prospekt.
— “Sankt Petersburg” ? Tu connais le coin ?
Elle ne répond pas, s’empare de sa tasse.
— Je voudrais aller là, je dis, pour retrouver Aspen.
— Tu continueras à payer le loyer, si tu y vas.” Ce n’est pas une question. J’examine la buse. Après un moment, je lui demande :
— Tu connais un moyen rapide de gagner l’argent du billet de train pour Sankt ?
Macha, s’est posée dans mon divan, elle lit le Publihebdo. Elle ne lève pas les yeux pour me répondre :
— Si tu avais la moitié de ton âge, je pense que tu ferais une très seyante gueule à foutre pour de vieils hommes politiques.
J’aplatis la pâte blanche sans mot dire, elle ajoute :
— Mais tu peux aussi garder ta bouche propre et finir Chrono Trigger.
— Finir Chrono Trigger, je répète bêtement.
Macha me montre un encart, dans les petites annonces.
— Ce type donne 1000€ à celui qui arrivera au bout du jeu Chrono Trigger.” Sur quoi elle se lève, s’empare de la truelle et décide d’opérer quelques ajustements au niveau de la buse.