Archive for the ‘Vicissitudes’ Category
J-334
mai 27th, 2012 | Christophe Géradon
Katia a prévu les sandwichs et les canettes. Piotr et les deux filles sont assis sur des pneus et accueillent les vivres avec un éclat de joie. Ils se sont posés sur le parking de ce centre commercial car, dans quelques minutes, commencera ici la campagne nationale de Channel One Russia.
Devant eux, un panneau publicitaire de plusieurs mètres carrés de superficie va servir de support à la première apparition officielle des deux modèles.
Tous les jours, 30 000 personnes transitent par ce supermarché, par son parking géant. La taille imposante du panneau permet à son support d’être perçu depuis l’autoroute. Lola ouvre un coca, embrasse Marina et entame son sandwich. Ou devrait-on dire : Natacha embrasse Ève. Ces deux pseudonymes, dans quelques minutes, vont apparaître sur plusieurs mètres au-dessus de leur trogne émerveillée.
Deux fraîches nymphes au regard troublé par ce monde que leur laisse l’Histoire, deux pré-adolescentes d’une pureté absolue, cachées derrière leur ours en peluche, affichant en quatre par trois le traumatisme du vice adulte. Sur 8 000 points de vue, points de vente, partout en Russie.
Ève et Natacha seront dans quelques minutes les innocentes figures de proue de deux continents.
Et quand l’affiche s’affiche, et que la campagne se met en marche comme un énorme engrenage, Ève et Natacha, assises sur leur pneu au milieu de ce parking de supermarché, rigolent en se pointant du doigt.
Dites « non », say NO ! Don’t Ruin Childhood, ne fanez pas l’enfance.
La Russie se réveille avec deux nouvelles égéries à vénérer, avec une nouvelle rédemption à portée de téléphone.
Appelez la hotline de Channel One Russia.
Ève ouvre une nouvelle canette et, autour d’eux, les voitures commencent à se garer, les gens à faire leurs courses. Devant leur pare-chocs ils découvrent, tels des petits oiseaux tombés du nid, les deux enfants affichées tout là-haut. Et alors ce monsieur appelle sa femme, qu’elle vienne voir ces anges en chair et en os.
Et bientôt quatre personnes sont autour d’elles – sans attendre ils se prosternent ; Katia et Piotr les imitent, dans un recueillement qui n’a rien de truqué.
Sous le quatre par trois, cent personnes maintenant sont agenouillées autour de deux pneus, sur lesquels la pureté russe a un visage, a deux visages. Un chien en laisse vient leur faire la fête, et Ève le serre dans ses bras. Elle connaît ce chien ; au bout de sa laisse se trouve Monsieur Franz, qui vient souvent sur le parking de ce supermarché pour vendre des DVD amateurs. Sur la jaquette de celui-ci, ce chien et ces deux filles ; mais le nombreux public est ailleurs et, au bord des larmes, immortalise cet instant – les poutous excités du toutou, les deux princesses bousculées riant aux éclats –, avec son appareil photo numérique.